2020
Dernière mise à jour 24/02/20

 

"Divin Vinci - L'Ange incarné"
par Daniel Salvatore Schiffer

 

Gembloux, le 27 janvier 2020

Bonjour à toutes et tous,

 

Le 2 mai 2019 a marqué le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci. À cette occasion, monsieur Daniel Salvatore Schiffer, professeur de philosophie de l’art et écrivain, a publié son livre intitulé « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné », ouvrage qu’il est venu présenter lors de la conférence de ce jeudi 23 janvier devant 113 Copines et Copains. Au cours de son exposé, monsieur Schiffer a interrogé l’œuvre, la vie et la pensée de celui qui incarne l’humanisme de la Renaissance. Peintre, sculpteur, architecte, poète, ingénieur, inventeur, philosophe humaniste …, c’est sous l’angle de l’universalité de son génie que l’orateur a appréhendé l’astre Léonard de Vinci. En s’appuyant sur les écrits de l’artiste même   – son Traité sur la peinture, ses Codex, carnets, journaux souvent rédigés dans une écriture spéculaire –

et en revisitant son œuvre, le conférencier a exploré la synthèse des arts et des sciences réalisée par celui qui, faisant de la peinture une « cosa mentale », une chose mentale, la dotait, par-delà sa fonction esthétique, d’une fonction cognitive : « dessiner ou peindre, c’est d’abord comprendre, c’est savoir ».

Comme en témoigne son abondante bibliographie, monsieur Schiffer est également l’un des meilleurs spécialistes du dandysme. Selon Oscar Wilde, le dandysme consiste à faire de sa vie une œuvre d’art et de sa personne une œuvre d’art vivante. Alors, Léonard de Vinci en est incontestablement le plus emblématique des précurseurs tant par la beauté de son allure qallure que par le goût de son esthétique ou le fascinant parcours de son existence, avant même un lord Brummell, arbitre des élégances, ou un lord Bryon, icône du romantisme, et qui inspira jusqu’au « pop art » d’Andy Warhol. C’est sous cet angle que le conférencier a retracé la vie de Léonard de Vinci construite entre l’Italie et la France, comme une véritable œuvre d’art, depuis sa naissance le 15 avril 1452 à Vinci, splendide village près de Florence en Toscane. Il a été élevé par une mère adoptive et par son grand-père paternel qui l’a l’initié aux choses de la nature et de la vie. Léonard, autodidacte, s’est intéressé à tout et par-dessus tout à l’être humain. Bravant les interdits du Vatican, il ira jusqu’à disséquer l’homme pour mieux comprendre et pour découvrir le siège de l’âme humaine.

Après être passé par Milan et la cour des ducs Sforza, il s’est établi à Amboise sur les bords de la Loire, à l’invitation de François Ier, où il mourut le 2 mai 1519 entouré de six de ses principaux tableaux au Château du Clos Lucé.

Dans son livre, monsieur Schiffer s’est basé sur moult citations et a fait une synthèse exhaustive de la littérature sur le génie italien (de Machiavel à Freud, en passant par Goethe, Hegel, Nietzsche, Baudelaire, Stendhal, Paul Valéry et tant d’autres dont d’éminents spécialistes italiens). Il s’est appuyé notamment sur l’extraordinaire biographie que Giorgio Vasari consacra en 1550 au génie de Vinci ou encore sur le « Voyage du Condottière », recueil de textes écrits entre 1910 et 1932 par André Suarès qui soulignait que Léonard de Vinci était supérieur à sa production précisément parce qu’il avait fait de sa vie une œuvre d’art.


En qualifiant Vinci de « Divin » dans le titre de son livre, le conférencier se réfère aux écrits du maître lui-même qui expliquait : « Le caractère divin de la peinture fait que l’esprit du peintre se transforme en une image de l’esprit de Dieu ». Plusieurs siècles plus tard, Victor Hugo affirmait : « L’art est à l’homme ce que la nature est à Dieu ». Et parmi tous les arts, la peinture a la première place car elle « absorbe, relie et complète toutes les activités de l’esprit » ; le peintre crée des figures, des objets … comme Dieu a créé le monde. En réalité, Léonard de Vinci ne croyait pas tant au Dieu de la Bible : pour lui, Dieu était partout dans la nature, dans les animaux, dans la beauté du monde. Il était végétarien comme Pythagore, attentif au bien-être des animaux, au respect de la nature et achetait par exemple des oiseaux en cage afin de les libérer. Il avait donc une vision panthéiste qui lui imposait de peindre à la perfection : il cherchait à transcender, à diviniser la nature. C’est la raison aussi pour laquelle il s’intéressait tant aux androgynes : si Dieu existe, il ne peut être ni homme ni femme, il est ou les deux, bisexué ou asexué.


D’où la référence à « l’Ange » dans le sous-titre du livre de monsieur Schiffer et la représentation de Saint-Jean-Baptiste sur la couverture avec un sourire assez efféminé, mais l’index de la main droite levé vers le ciel comme symbole de transcendance.  

Universaliste, Léonard de Vinci serait un précurseur du surréalisme avec sa théorie de l’esquisse informe qui jaillit de l’inconscient pour donner naissance au fameux « sfumato », que notamment Rembrandt s’est approprié un siècle plus tard.

Paradoxalement, celui qui a assigné un pouvoir extraordinaire à l’art n’a laissé qu’une œuvre à la fois mince (une quinzaine de tableaux seulement) et inachevée. Parce que la perfection ne peut pas être atteinte dans le monde terrestre et fini et que Vinci était un éternel insatisfait ? Ainsi, il aurait détruit lui-même nombre de peintures parce qu’elles ne répondaient pas à cette aspiration vers la perfection.

Ou encore, certaines de ses œuvres n’ont pas résisté à l’épreuve du temps comme la fresque « La Bataille d’Anghiari » dont la fragilité souligne la finitude et la précarité de l’homme. Le qualificatif de philosophe-artiste si souvent donné à Léonard de Vinci prendrait alors tout son sens : sa démarche exprimerait la quintessence de la nature humaine, à savoir l’imperfection … Heureusement, il reste des chefs-d’œuvre fort bien conservés qui soulignent combien le peintre était à la fois un créateur de mondes et un imitateur de la nature comprise comme perfection divine.

Pour mieux comprendre celui qui nous a laissé tant de merveilles, monsieur Schiffer a convoqué Freud qui, dans « Souvenirs d’enfance de Léonard de Vinci », écrit que de Vinci a réussi à sublimer sa libido (homosexuelle, précisons-le) en appétit de recherche. Là serait le noyau et le secret de sa personnalité intime. Dans la même veine, le père de la psychanalyse explique que « seul un créateur ayant eu une telle enfance a pu peindre la Joconde et la sainte Anne en tierce ». Il fait référence aux figures de deux femmes (représentées dans le sublime tableau La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne) qui ont énormément compté pour de Vinci : Catarina, la mère, et Donna Albiera, la belle-mère. Le conférencier n’a alors pas hésité à affirmer qu’il est un « Œdipe transformé en Narcisse » et qu’il a transcendé son homosexualité en peignant, entre autres, des personnages androgynes, quintessences de la sensualité et de la spiritualité, du vice et de la sainteté.

Le conférencier n’a alors pas hésité à affirmer qu’il est un « Œdipe transformé en Narcisse » et qu’il a transcendé son homosexualité en peignant, entre autres, des personnages androgynes, quintessences de la sensualité et de la spiritualité, du vice et de la sainteté.

Richement annotées de commentaires, Monsieur Schiffer a analysé les principales peintures de Léonard de Vinci. À commencer par Le Baptême du Christ d’Andrea del Verrocchio sur laquelle de Vinci peignit un ange bien meilleur que tout le reste ; puisque Léonard, malgré sa jeunesse, l’avait ainsi surpassé, Verrocchio décida de ne plus jamais toucher un pinceau. Ensuite, il y a l’Autoportrait de Léonard de Vinci, un dessin à la sanguine sur papier. Dans la fresque École d’Athènes (58 philosophes y sont rassemblés) du peintre Raphaël, Platon est représenté avec cette même figure de Léonard de Vinci et montrant le Ciel alors qu’à côté, Aristote désigne la Terre. L’Annonciation serait le tout premier tableau de l’artiste. Dans La Vierge aux rochers, il déploie toute l’originalité et la maîtrise de son talent : la composition, le traitement de la lumière et le soin apporté à une parfaite reproduction de la nature. Il faut également citer Bacchus ou Saint Jean-Baptiste, la céleste Cène avec la présence de Jean représenté avec des traits particulièrement féminins et son identification possible avec Marie-Madeleine, et bien sûr le célèbre dessin annoté de L’Homme de Vitruve qui manifeste la pensée d’un homme au centre du monde avec des proportions idéales et parfaitement inscrit dans un cercle (centre : nombril) et un carré (centre : les organes génitaux).


Le conférencier nous a montré ensuite successivement La Scapigliata (L’Ébouriffée), La Dame à l’hermine, La Belle Ferronnière et le portrait d’Isabelle d’Este, images de quatre femmes qui se fondent finalement dans le chef-d’œuvre de La Joconde. Avec son sourire, c’est la première fois qu’un sourire est représenté dans l’histoire de l’art : tous les portraits jusque-là étaient sérieux. La Joconde est une commande du marchand napolitain Francesco del Giocondo pour sa bien-aimée Lisa Gherdardini (Mona Lisa). Pour la distraire pendant les poses, Léonard de Vinci a invité des chanteurs, des jongleurs, des ménestrels … C’est pour cela qu’elle sourit et de Vinci a peint ce sourire, il a peint le sourire et non une femme qui sourit. C’est la première fois qu’on a peint un état d’âme : l’artiste a inventé l’expressionnisme !

Pour terminer son exposé, Monsieur Schiffer a remis en cause l’authenticité du mystérieux Salvador Mundi attribué à Léonard de Vinci et acheté pour 450 millions de dollars (tableau le plus cher du monde) par le Louvre d’Abou Dhabi. En effet, jamais dans sa correspondance ni dans ses codex, de Vinci n’a fait allusion à l’existence de ce tableau. Ses propres contemporains, les trois biographes attestés qui ont écrit sur l’artiste ne le mentionnent jamais non plus.


 

Avec sa passionnante présentation, monsieur Daniel Salvatore Schiffer a renouvelé la connaissance que nous avions de Léonard de Vinci en expliquant son œuvre artistique à travers sa pensée philosophique et sa vie, et vice-versa.Le seul lien pourrait être à travers son école et l’un de ses élèves. Le tableau est en outre plein de défauts, le cou trop large, le visage et le regard sont immobiles, une épaule est plus basse que l’autre, etc., des défauts d’amateur impossibles chez de Vinci. « Ce tableau n’est pas un faux, mais n’a pas été peint par Léonard de Vinci » conclut monsieur Schiffer.

Un bel hommage à ce génie universel ! Nous avons clôturé l’après-midi avec le goûter composé d’un morceau de galette des Rois et d’une succulente pâtisserie.

Toutes mes amitiés,